La conception de l’art chez Charles Journet

Depuis sa plus tendre enfance, l’art a suscité chez Charles Journet une fascination et une admiration grandissantes. Alors qu’il s’adonnait activement et pleinement à son travail de théologien, Journet n’a jamais cessé de manifester un vif intérêt aux productions artistiques les plus diverses, en témoignent les nombreuses relations et correspondances qu’il entretenait avec des artistes qui ont forgé son époque et son milieu. Parmi ses contemporains nous trouvons des peintres : Gino Severini, Alexandre Cingria, Théodore Strawinsky, des poètes : Paul Claudel, Anne Perrier, Charles-Ferdinand Ramuz, Pierre Jean Jouve, Pierre Emmanuel, des architectes : Denis Honegger, Fernand Dumas, des critiques d’art : Pierre Courthion, Maurice Denis, Henri Massis, des orfèvres, ferronniers d’art, verriers et mosaïstes : Marcel Feuillat, Raymond Subes, Marcel Poncet et François Baud.   

 Charles Journet n’est pas un théoricien de l’art, néanmoins il s’en fera une certaine idée, une certaine conception qu’il affine petit à petit, au fil des rencontres. Il aura à cœur de mener une réflexion nourrie, en particulier avec ses amis : Jacques et Raïssa Maritain. Son approche expérientielle avec le monde de l’art, se traduisant par un esprit d’ouverture, de bienveillance et de critique positive lui feront gagner de nombreuses sympathies. En d’autres termes, son admiration pour les œuvres d’art lui attire en retour celle des artistes ; ces derniers venant auprès de lui pour solliciter une parole, un éclaircissement d’ordre théologique ou tout simplement pour trouver auprès de lui du réconfort. La fascination qu’a exercée Charles Journet sur le monde artistique étonne par son ampleur et sa profondeur ; et nombreux sont les témoignages, de son vivant mais également post mortem, qui font de sa qualité de regard et de jugement une caractéristique essentielle de sa personnalité. Maria Winowska, femme de lettre et journaliste catholique polonaise, abonde en ce sens. Dans l’une de ses lettres adressées à l’abbé, elle dit ceci :  

« Je bénis le ciel de vous donner cette jeunesse d’esprit et cette clairvoyance toute surnaturelle dans vos jugements, qui s’émousse parfois avec l’âge mais qui, chez vous, semble irradiée de sagesse, don de l’Esprit Saint »1 

Auteur prolifique, Charles Journet n’a cessé de mener une réflexion approfondie sur la question de l’art tout au long de sa vie, réflexions disséminées dans ses carnets de notes, dans sa volumineuse correspondance, ainsi que dans ses articles de journaux et de revues les plus divers.  

PROBLEMATISATION

Une première approche de son œuvre et de sa personne laisse entrevoir une dominante quant à sa manière de mener son existence avec son entourage. Activité intellectuelle profonde et dense, Journet est aux antipodes du cliché du savant emmuré dans son savoir, sa bibliothèque et ses idées ; bien au contraire, ses engagements pastoraux, ses accompagnements spirituels, ses amitiés, ses visites et ses nombreuses relations révèlent une dimension absolument essentielle dans sa relation avec autrui : le souci de l’homme. 

L’autre n’est pas seulement une altérité, il est pour Charles Journet bien plus que cela. Il est un vis-à-vis, un face à face, un être qui engage, un être dont il faut porter le souci dans le temps et l’histoire :   

« La fin naturelle du monde est triple : sous un premier aspect, la fin naturelle de l’histoire du monde est la maîtrise de l’homme sur la nature et la conquête de l’autonomie de l’homme […]. Sous un second aspect de la fin naturelle à laquelle tend le monde est le développement des multiples activités immanentes ou spirituelles de l’être humain […]. Enfin un troisième aspect de la fin naturelle du monde peut être signalé, à savoir la manifestation de toutes les potentialités de la nature humaine »2. 

Ainsi, il appert qu’une problématique puisse être formulée à partir de cette interaction, propre au vécu et à la compréhension de Journet, où sa conception de l’art implique une forte composante anthropologique. Nous la formulerons de la façon suivante :        

Charles Journet ne confierait-il pas à l’art la vocation de révéler la vérité de l’homme ?   

UNE CONCEPTION ANTHROPOCENTRIQUE DE L’ART 

Les premiers indices d’une conception anthropocentrique de l’art apparaissent dans les nombreux jugements que Charles Journet a émis sur les œuvres d’art les plus diverses ; tant en littérature :  

« Ne nous y trompons pas, Krasinski désespère à la fois de la société vieillie qu’il voit s’effondrer dans l’égoïsme, et de la société nouvelle qu’il voit sortir de la violence. Mais il ne désespère pas de l’avenir de l’humanité »3, 

qu’en architecture lorsqu’il s’entretient avec Denis Honegger4 : 

« De nouveau ce caractère “humain” si difficile à retrouver aujourd’hui si l’on n’a pas de poésie dans le cœur »5,  

mais aussi en peinture : 

« L’art et l’inspiration de Dufy sont aux antipodes de l’art et de l’inspiration d’un autre grand peintre, immense, visionnaire, prodigieux, fascinant, un peintre du mensonge et de la vérité des âmes, de l’enfer et du ciel qui se disputent le cœur de l’homme, et qu’on pouvait voir exposé en même temps, à Paris, au Palais de l’Art Moderne, Georges Rouault »6 

ou lorsqu’il évoque les grandes œuvres d’art en général : 

« L’intuition des grandes œuvres d’art, parce qu’elle fait goûter le transcendantal de la beauté réalisé dans le sensible, sera éminemment propre à éveiller en nous la conscience de notre âme immortelle »7. 

Dans une perspective journétienne, l’art n’est donc pas livré à lui-même, vide de signification, aveugle et sans tâche, mais il endosse une responsabilité qu’il doit exercer à l’égard de l’humanité tout entière. Sa vocation est de révéler l’homme 

 
Notes :
1 Correspondance M. WINOWSKA à C. JOURNET, lettre du 16 septembre 1973, (FCJ)
2 C. JOURNET, « L’espérance temporelle de l’humanité », Nova et Vetera, no 3, 1975, pp. 205-221, ici p. 215
3 Introduction de C. JOURNET dans Z. KRASINSKI, La Comédie non divine, éditions de Nova et Vetera, 1943, p. 3, (Krasinski né en 1812 et décédé en1859 est un poète, philosophe et écrivain polonais)
4 Denis Honegger est un architecte suisse né en 1907 et décédé en 1981 
5 Correspondance C. JOURNET à D. HONEGGER, lettre du 9 novembre1966, (FCJ) 
6 C. JOURNET, « Une monographie de Raoul Dufy », Nova et Vetera, no 4 ,1952, pp. 307-312, ici p.310 
7 C. JOURNET, « Les Activités de l’Homme et la Psychologie thomiste », Revue des jeunes, no 15,1922, pp. 245-269, ici p.265

 

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